Et cependant, parce que l'homme était aussi un professeur et parce que l'enfant était aussi un élève, on ne pouvait tolérer ce litige: la situation relève alors de l'universel distributif et régulateur qui caractérise la forme implicite de tout exercice du droit. Il incombe à la justice de condamner tout châtiment corporel exercé au sein de l'institution même qui a pour mission de former de futurs citoyens: cela est évident.
Mais d'où vient le malaise dans cette affaire? De l'agglutination des discours autour d'un fait vide du sens qu'on lui confère: les moeurs / le droit. Ces domaines auraient du demeurer étanches, non du point de vue de leur originarité, mais du point de vue de leur exercice et, surtout, de leur entre-évaluation. Il existe une déontologie à laquelle l'enseignant doit s'efforcer de faire écho dans une pratique; mais l'enseignant déborde la fonction dont il est investi, souvent pour mieux l'incarner, à commencer par la pédagogie, irréductible à une simple agrégation de compétences.
Reconnaissons un progrès du droit dans le renoncement aux châtiments corporels institutionnalisés, dans le domaine éducatif. Mais une gifle peut pragmatiquement être tolérée, dès lors que ce type de réaction n'est pas un principe directeur d'éducation. Ce qui semble assez bien s'appliquer au cas présent: notre professeur est à bout de nerf, il a besoin de congés, et non des vingt-quatre heures de garde à vue qui lui ont été imposées.
Mais voilà, les yeux de tous sont rivés sur l'oeuvre de la justice, et le droit, officiel, n'accepte pas de pragmatique litigieuse dans son ordre. C'est la mixion de domaines hétérogènes, dont la cause est purement médiatique, qui fait alors problème. Si sa propagation avait été endiguée, ce que l'on peut concevoir, le droit aurait sourdement fait son office (une peine proportionnée, peut être l'enseignant aurait-il d'ailleurs été relaxé), ou l'affaire se serait tue d'elle même (sans traumatisme pour l'élève, convenons-en): le fait n'aurait jamais pris les contours polémiques et moraux qu'on lui connaît désormais. C'est seulement rétrospectivement qu'on peut juger de cette affaire comme d'un fait divers, un fait sur lequel l'opinion s'étale, s'exhibe et légifère, un fait qui fait scandale. Et ce qui est à déplorer, c'est que la polémique risque de peser sur le jugement final. La condamnation publique de l'enseignant devient, par l'extension indue des contours de l'affaire, hautement probable: et cela est juste, mais cela est vain, et dangereux.
Or gardons nous d'oublier que les pires violences en milieu scolaire ne tiennent pas de la rixe mais de l'humiliation, et que les mots sont à cette fin plus expédients que les gestes qui, au contraire, sont le symptôme d'une foncière impuissance . L'enseignant sera condamné pour abus de pouvoir tandis que la situation ne peut être interprétée autrement que comme l'expression d'une faiblesse ou d'une infirmité dont l'origine est structurelle et non seulement psychologique.