Reprenons, mais considérons cette fois les valeurs. D'où vient que ce « salaud de pauvre », ce démuni ou ce parasite - peu importe - mérite votre attention, votre bienveillance, votre soutien? C'est alors que se produit un heurt, un heurt pénible à supporter qui est celui de l'incohérence et de la contradiction des valeurs. Voici le fait: cet homme est là qui a besoin de vous pour pâlier à ses besoins fondamentaux, mais d'autres peuvent s'en charger. La voix d'airain de la Charité vous implore de ne pas rester indifférent à celui qui est la figure du désordre du monde et de son pervertissement. Mais vous n'êtes pas seulement calculateur, vous êtes sage, vous ne cédez pas à l'oppression des affects: et vous avez raison.
Si vous avez le coeur à gauche, vous saurez que c'est en payant vos impôts que vous lui viendrez en aide, et que les rectifications au coup par coup ne valent rien pour elles-même: c'est en l'Etat que vous avez confiance. Il est le garant légitime et le fidèle promoteur des partages et des redistributions nécessaires à la survie d'une société de droit. Il est l'appareil publique, la justice et la loi. Il est la volonté générale et l'instance réparatrice décidant du sort des défavorisés. L'Etat n'a ni rival, ni allié, ni maître: seul il rassemble, gouverne, et ajuste.
C'est à droite que vos jeux sont à faire? Alors la liberté civile est le premier des privilèges et un individu choisit de rester misérable ou de s'accorder, à force de discipline et de volonté, un destin plus digne de lui, et des attentes de ce qui le surplombe: la France. Oui, car tout est possible, du moment qu'on l'a décidé, dans l'ombre de l'Etat-nation. L'homme qui a sombré dans la mendicité a renoncé à son droit sacré d'être libre: on ne saurait encourager un tel fatalisme.
Et notre charité alors? Engloutie, éliminée, et c'est très bien comme ca – théoriquement! Car les deux partis s'accordent tacitement une marge de manoeuvre pratique qui déborde leurs dogmes et sert au mieux leurs intérêts. A droite, il s'agit de transformer les privilèges -dont on sait qu'il n'ont de légitimité que pour autant qu'ils sont hérités- en faits de mérite. « Je suis heureux, il faut donc que je sois bon sans quoi ma position ne serait pas bien établie». Cette transition du legs en conquête se produit au travers des réajustements les mieux pourvus en émotion et, tout à la fois, les moins coûteux du point du vue pragmatique: ainsi les oeuvres caricatives, les aides aux associations humanitaires, la magnanimité vis à vis de ces êtres qui ont décidé de demeurer dans la fange. Quant à l'homme de gauche, il pensera se rapprocher de l'homme qu'il aura dû considérer son égal en l'aidant à sa manière, particulière et contingente. Il croira s'être mis à sa place, avoir pris sa place, l'avoir défendu contre les iniquités du monde, tandis qu'il s'en sera au contraire éloigné, le don faisant office de barrière pour la conscience et le discernement.
Quel est l'enjeu derrière ce carnaval pathétique des valeurs? Rééquilibrer, ajuster, résorber à son échelle. Voici la charité chrétienne pleine de promesses et de pieuses attentions, dont on ne pourra jamais cependant s'empêcher de suspecter le motif: la satisfaction personnelle, dérivée d'une pleinitude morale indûement conquise. Cette adéquation de la morale avec elle-même, nos deux partis se l'arrachent, sans voir qu'ils faussent la donne au moment même où ils croient se reposer sur un consensus, voire une forme universelle de l'éthique. Car cette attitude n'est rien d'autre qu'une protubérance de la démagogie.
Et pourtant, ne doit-on pas sauver la charité? Mais sur quels critères? L'amour du prochain, la dignité humaine? des concepts périmés... Parce qu'ils ne sont que des concepts, et qu'ils supposent au-dessous d'eux une position d'ordre axiologique. Or c'est l'apophantique qui doit être visé. On ne peut pas donner à tous; et les pouvoirs publiques sont d'autant plus conformes à leur fonction qu'ils en éliminent la virtualité[1]. Et cependant la misère n'est éradiquée nulle part. Alors, qui est réellement contraint par la misère, qui a réellement besoin de la charité? La solution consiste certainement à laisser l'universel aux institutions publiques d'assistance pour faire éclater du point de vue subjectif l'homogénéité de la catégorie « pauvreté ». Cette voie, cette manière de faire, c'est pour moi la seule légitime. Il y a en effet un élément que nous n'avons pas pris en compte dans nos précédentes analyses, qui est – le regard. Evidemment, on peut traiter tous ces pauvres gens de la même façon, mais ce serait nier de la manière la plus accomodante et la plus confortable qu'il existe de la détresse et de la misère irréductibles à toute valeur. La misère: la notion clé. Elle est l'anti-self-made-man, le contre-tout-est-possible. Il ne s'agit pas de la misère du Christ, elle est même tout le contraire. Le Christ a pour lui la vérité et la Lumière de Dieu. Son dépouillement n'est que la mise en évidence de la grandeur de ses valeurs et la mise à l'épreuve de sa foi. La misère, dans son acception radicale, désigne l'état dans lequel entre l'homme dont la plus sévère condition a arraché toutes les racines du pouvoir. Le miséreux ne peut pas, n'est pas en condition de sortir du cercle au sein duquel toute sa volonté s'est progressivement émoussée. Offrir 10 euros à cet homme-là avec le sourire, ou l'emmener au troquet le plus proche, ou lui faire prendre un bain chez vous, ou simplement lui parler, ou le battre jusqu'à ce qu'il vous rende la pareille[2], c'est là la seule charité authentique; comment le reconnaître, le véritable miséreux? C'est celui que vous forcerez. Quant à choisir et décider du destin d'un être sur un regard, là n'est pas le problème. La misère est une donnée objective. Vous voulez saisir ce qu'elle est? Rendez la manifeste: lisez la misère du monde[3].

Notes

[1] Voir à ce propos Hegel, principes de la philosophie du droit, §242

[2] En référence à un poème bien connu de Baudelaire intitulé "Assommons les pauvres", de toute évidence l'un des plus beaux textes articulant la notion de misère et celle, mais très concrète, de dignité

[3] La misère du monde, Pierre Bourdieu, le seuil, 1993